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Daniel Varoujan (p. 100)

Daniel Varoujan (1884 – 1915)

Né en 1884 dans le village de Perkenig (ou Brgnik) dans la région de Sivas de l’Empire Ottoman (région située actuellement en Turquie) sous le nom de Taniel Tchbougkiarian, c’est là qu’il a passé toute son enfance.

A la fin du XIX siècle, en 1895-1896, sous le règne d’Abdul Hamid II, plusieurs pogroms visent les arméniens et autres minorités de l’Empire Ottoman. Cet événement est alors à l’origine d’un important exode des arméniens vers l’Ouest. Beaucoup partent en Europe, mais d’autres s’installent à Constantinople (devenue Istanbul en 1930). C’est le cas de la famille Tchbougkiarian. Le jeune Taniel y fréquente alors le Collège des Pères mekhitaristes. Son goût pour les études et l’amour pour la littérature l’amènent à Venise où il poursuit son enseignement à l’école Mourad-Raphaélian de Venise. C’est là, aux “Portes de l’Orient”, que, dès l’âge de seize ans, il compose ses premiers vers.

Venise, ô dame illustre
de sinople et d’azur,
L’Italie t’enivra du sang de ses vignobles,
ô toi sur qui ruissellent
du front jusqu’aux chevilles
tous les joyaux de l’Orient…

De 1905 à 1909, il étudie les lettres et les sciences politiques et sociales à l’Université de Gand en Belgique. Dans cette ville d’effervescence populaire, jeune étudiant arménien alors perdu en terre flamande, il éprouve une véritable révolution intérieure. Certes moins douce que la désormais lointaine Venise, Gand lui offre une expérience humaine, psychique, morale et intellectuelle qui vont marquer Taniel pour le reste de sa vie. Son art poétique est fécond, à tel point qu’il va décider de s’y consacrer pleinement. C’est également là, qu’il commence à publier de la poésie sous le nom de Daniel Varoujan (ou Varoujean). Ses poèmes, à l’instar des auteurs grecs et romains, font référence au monde païen d’Arménie ancestrale et à sa richesse folklorique.

Ô Vahakn*, dieu de mes ancêtres,
me voici, avec un taureau
que je tire par son licou.
Il vient des vallées du Taron
Regarde-le, comme il est gras.
Son poitrail blanc contient le feu
qui anime toute la terre;
il n’a jamais vu de mangeoire;
les pâturages l’ont pourri ;
il a grandi en liberté ;
et ses dents n’ont jamais trempé
que dans la source vénérable
d’un paradis peuplé de frênes.
Son haleine, quand il trépigne,
soulève devant toi la poussière du sol ;
ses naseaux laissent échapper
l’odeur de l’humide verdure.
Regarde-le, comme il est beau.

*Dieu de la guerre et de la victoire,
Vahakn était vénéré comme un Héraclès tueur de dragons.

Cependant, si sa création est riche, son âme reste souffrante. Daniel est plongé dans une solitude profonde, où la révolte et désespoir se mêlent en poussant le jeune poète vers le précipice. « Personne ne comprend ma langue, encore moins mon âme », écrit-il dans une lettre, « Je suis seul avec mes larmes, seul avec mes rêves. Depuis deux ans, je vis avec l’idée du suicide. J’ai peur de moi-même ». Plus tard, de retour à Constantinople, il avouera que c’est à Gand qu’il a éprouvé « les souffrances les plus vives ».

Après ses études, en 1909, il devient instituteur dans sa ville de naissance où il enseigne le français et l’économie politique. Pendant cette période sa poésie ne cesse d’ « honorer humblement cette terre ancestrale et ceux qui la cultivent. »

En 1912, marié et père de famille, Varoujan entre à Constantinople avec l’espoir d’un renouveau que lui inspire la nouvelle Turquie. Il envisage paisiblement son avenir d’intellectuel.
En 1914, il fonde avec d’autres écrivains arméniens un cercle littéraire se réclamant de l’ère pré-chrétienne et païenne. Il fonde la revue d’avant-garde “Méhian” (Temple), illustrant le paganisme poétique dont il est l’initiateur.
Dans la nuit du 24 avril 1915, Daniel Varoujan est arrêté avec beaucoup d’autres intellectuels arméniens d’Istanbul et sauvagement assassiné le 23 août 1915.

La date du 24 avril est ainsi devenue le jour-symbole de la commémoration du génocide arménien.

Qu’à L’Orient règne la paix.
Que les sillons s’imprègnent de sueur
et non de sang !
Que le moindre village, aux sons de la crécelle,
S’emplisse de louanges !

Qu’à l’Occident la terre soit féconde,
Que l’étoile fonde en rosée,
Que l’épi devienne de l’or !
Sur la montagne, à l’heure où les moutons pâturent,
Que foisonnent bourgeons et fleurs !

Qu’au Nord l’abondance rayonne.
Que le faux sans cesse replonge
Dans l’océan des céréales !
Et les greniers s’ouvrant à la récolte,
Se répande la joie !

Qu’au Sud les fruits soient innombrables.
Brille le miel au cœur des ruches,
Que le vin coule à flots, que les coupes débordent !
Et quand la jeune épouse enfourne le bon pain,
S’illumine l’amour !

 

Traduction : Vahé Godel
Illustration : Guévork Aivazian, Portrait de Daniel Varoujan
Bibliographie : Daniel Varoujan, Chants païens et autres poèmes, Ed. Orphée La Différence, 1994

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Retrouvez notre page consacrée à Daniel Varoujan dans le dernier numéro d’ETC. Journal !

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