L’association des motifs ou comment jouer avec sa garde robe

Eva Becquet

Texte : Titouan Meillarec
Illustrations : Guévork Aivazian

 

Chaque printemps voit renaitre l’espoir des élégants. En été, nous avons tendance à porter des vêtements légers, pratiques pour résister à la chaleur. En hiver à l’inverse nous nous parons de vêtements lourds et chauds, souvent au détriment de l’allure. Cette année encore nos rues se sont remplies de doudounes et autres parkas en tissus synthétiques, certes chaudes, certes pratiques, mais si peu élégantes…

A l’inverse avec le printemps la nature reprend ses plus belles couleurs, la lumière est plus chaude, plus douce, et nous aurons bientôt le droit aux premières chaleurs.
Pour accompagner notre enthousiasme quant au retour des beaux jours, chez Etc. Journal nous vous proposons de vous livrer au jeu du layering : la superposition des vêtements. S’habiller est un jeu, et comme le dit fort justement le célèbre créateur Alexander McQueen : « La mode doit être une forme d’échappatoire et non une forme d’emprisonnement ».
Alors exit manteaux, doudounes ou parkas. On allège nos tenues mais on superpose les couches pour jouer sur les textures, les couleurs et les motifs.

Il existe une infinité de motifs, eux mêmes déclinables en une très grande variété de densités, d’échelles, de largeurs, de couleurs… Ceux qui ont déjà essayé de trouver un pantalon dans le tissu correspondant exactement à une veste de costume achetée plusieurs années auparavant comprendront ce dont je veux parler. Cette immense variété de motifs et de tissus nous offre une multitude de possibilités d’associations certes très excitantes, mais dans lesquelles il est très facile de se perdre.

Duc de Windsor - Tenue formelle

L’un des plus grands maitres de la superposition et de l’association de motifs était le Duc de Windsor, fils du Roi Edward V, connu pour avoir renoncé au trône anglais par amour pour sa compagne dont les deux divorces ne convenaient pas à la monarchie Britannique. Le Duc de Windsor était un fou de vêtements. Son obsession était telle que pour un même costume il faisait confectionner le veston, le gilet et le pantalon chez trois tailleurs différents de part et d’autre de l’Atlantique. Issu d’une famille royale dont les codes vestimentaires étaient extrêmement stricts, le Duc de Windsor a malgré tout su devenir une véritable icône de style et est encore aujourd’hui une référence et un exemple s’agissant de la multiplication de motifs. La véritable force du Duc était l’impression de facilité qu’il donnait à voir dans ses vêtements. Toujours tiré à quatre épingles mais avec un twist dans les associations des différentes pièces. Il parvenait à porter jusqu’à cinq ou six motifs différents pour une seule tenue, soit un motif par pièce !

Avant de parvenir à une telle maitrise, il convient de comprendre les règles qui permettent de ne pas se perdre au jeu de la superposition. En effet, l’association de motifs et de textures peut très vite se révéler hasardeuse et de fait, basculer dans le mauvais goût.
Intéressons nous à ces règles qui une fois comprises vous permettront de laisser libre court à votre imagination.

La règle de base s’agissant de la superposition de motifs est la suivante : à motifs différents, échelle similaire, à motifs similaires, échelle différente.

La règle est assez simple en apparence. Pour deux pièces à motifs similaires (carreaux, rayures) l’échelle de ceux-ci doit varier. Ainsi, vous verrez qu’une chemise à fines rayures s’accordera très bien avec une cravate à larges rayures. De même, une veste à larges carreaux en tweed sera parfaite avec une chemise à carreaux vichy.

En revanche pour coordonner des motifs différents, la règle est inversée : l’échelle doit être la même. Une chemise à fines rayures fonctionnera parfaitement avec un tissu de type prince de galles ou pied de poule par exemple.
Le principal est que la coordination soit harmonieuse, fiez vous à votre instinct et n’ayez pas peur de prendre des risques !

On le constate assez vite une fois ces règles acquises, associer deux motifs s’avère relativement simple mais cela nous offre d’ores et déjà une palette d’association très large et bien plus excitante que la simple superposition de textures brutes. La réelle difficulté réside dans l’association de trois ou quatre motifs (ou plus mais gare à l’overdose). Dans ce cas, l’harmonie découle non seulement du respect de l’échelle des motifs, mais en outre de la taille de l’imprimé et des pièces que l’on souhaite associer.

Ici il convient de distinguer les tenues formelles, plus strictes, des tenues plus décontractées où toutes les pièces peuvent être dépareillées.

Tenue décontractée

Pour les tenues formelles prenons l’ensemble type : costume, chemise, cravate. L’association de trois motifs simples reste relativement aisée. Une chemise à fines rayures, un costume de type prince de galles et une cravate club à larges rayures seront de très bons goûts. Les petits motifs, de la tenue dont la densité alourdie le visuel, sont « calmés » par la cravate club dont la largeur des rayures vient aérer l’ensemble.

A l’inverse si l’on souhaite associer des motifs plus typés et multiplier les combinaisons, cela devient plus difficile mais reste envisageable si l’on respecte les règles précitées.
Voyons, étape par étape comment réussir une telle composition. En base, imaginons un costume en tweed épais à carreaux fenêtres. Vous pourrez l’accompagner comme nous l’avons vu d’une belle chemise à carreaux elle aussi, mais plus fins, de type vichy. Pour nuancer cette première association, choisissez une cravate club dans des couleurs sobres. Pour finir, une pochette imprimée à motifs floraux de couleur vive permettra d’apporter une touche de gaieté et de désinvolture pour éclaircir le buste. Il est certain qu’une telle mise est plus délicate à mettre en œuvre mais celle-ci peut se révéler extrêmement élégante. Vous pouvez sur ce point vous reportez à la fabuleuse Sarah Ann Murray, rédactrice en chef du blog du magazine The Rake. Celle-ci maitrise le layering à la perfection et peut être une véritable source d’inspiration tant pour les femmes que pour les hommes.

S’agissant des tenues plus décontractées les motifs peuvent être encore plus variés. On pense aux tissus ethniques très colorés, aux imprimés graphiques ou encore aux motifs fleuris.
Dans ce cas il est important de nuancer l’ensemble. L’association de motifs fonctionne si un motif fort comme ceux que nous venons de citer est calmé par un motif plus sage et à faible densité, de type rayure, pois. Les vêtements de haute couture portés à la ville par les fashionistas du monde entier sont de très bons exemples. Leur réinterprétation par leur porteur donne lieu à des assemblages particulièrement flamboyants, et selon nous, les plus belles réussites interviennent lorsqu’une pièce à fort caractère est contrebalancée par des vêtements plus neutres. Les italiens sont très doués à ce jeu, si bien qu’on leur a attribué la règle dite de  l’  « italian background ». Celle-ci illustre le fait que les italiens portent des chemises les plus neutres possible (bleue ciel ou blanche) ce qui leur permet de déployer toute leur créativité sur le reste de la tenue. Vous pourrez mesdames vous inspirer de la rédactrice du Vogue Japon, Anna Dello Russo dont les robes ou vestes très excentriques, remplies d’imprimés en tous genres sont adoucies par le reste de la tenue.
Dans un autre registre, les tenues traditionnelles africaines sont idéales pour comprendre le respect de l’échelle des motifs. Les collections du styliste originaire du Burkina Faso, Bernie Seb, sont une vraie source d’inspiration pour nous s’agissant d’associations audacieuses. Les couleurs fortes et les imprimés traditionnels sont associés à des coupes « européennes » dans un cocktail détonnant. En découvrant ses collections vous constaterez que même sur des motifs bien plus originaux que les rayures ou les carreaux, les règles de base dont nous venons de vous entretenir sont respectées.

Tenue femme

Il nous semble toutefois utile de préciser que si ces règles s’appliquent principalement pour les pièces maitresses de la garde robe, en revanche, la liberté est plus importante concernant les accessoires. Echarpes, foulards, cravates, pochettes, sacs à mains doivent certes s’inclurent à la tenue mais leur caractère est par définition accessoire et cela leur confère une plus grande adaptabilité.

Vous connaissez désormais les principes de bases pour l’association des motifs. Cependant n’oubliez pas que pour toucher le sublime il faut prendre des risques et qu’en terme de style les règles sont faites pour être transgressées. Sans le panache des quelques élégants qui ont osé braver les interdits et codes préétablis de leur époque, on se serait drôlement ennuyés en étudiant l’histoire de la mode.
A vous de jouer maintenant.